Ce blog reflète-t-il réellement mon intérieur ?
Pas entièrement en tout cas. Je ne suis jamais tout à fait sincère. Soit parce que je voulais dire quelque chose mais mes idées
dérivent et finalement je ne le dis pas. Soit parce que ce sont des pensées tellement horribles, tellement basses et pas dignes de moi que j'ai honte rien qu'à l'idée de les avoir conçues, alors
les écrire, penses-tu !
Je fais allusion, là, à cette idée que j'ai eue de demain jouer la grande endeuillée à l'école. C'est nul. C'est bas. D'autant
plus que si aujourd'hui j'ai les yeux qui me piquent, demain ce sera vraiment artificiel.
Et puis si j'ai les yeux qui me piquent, est-ce du chagrin réel, ou une conscience inconsciente que je me dois d'être triste en
ce moment ? C'est vrai que j'aime parfois m'affliger, même faussement, histoire qu'on fasse gaffe à moi.
Hier, par exemple, je faisais la gueule paske Lou n'avait pas fait gaffe à moi le matin. Sans doute était-il trop crevé par son
baby-sitting et sa crève, mais quand-même, il avait discuté avec ses potes et à moi n'avait même pas souri. Alors, j'étais vexée, inexistante. J'aurais pu le rester 2 secondes et puis me marrer
avec les Pabeuk, mais j'avais décidé de montrer mon mal-être. A la pause, Lou est venu me voir "Il y a quelque chose qui ne va pas, tu n'es pas bien ?" Il était tout gentil et tout. En même
temps, j'avais eu ce que je voulais : il s'était intéressé à moi. D'un autre côté je me sentais ridicule d'avoir joué cette comédie, et d'avoir voulu à tout prix porter l'attention sur moi alors
que je n'en vaux pas la peine, et que je n'avais rien à dire, aucune raison en fait d'être mal car toutes mes baisses de moral sont basées sur des vagues impressions de ne pas exister pour
lui.
Impressions fugaces mais récurrentes. Mais fugaces. D'ailleurs ce soir il m'a demandé si je voulais prendre un casier avec lui
(il n'y en a pas assez pour tout le monde, il faut se les partager). Tu parles que j'ai dit oui ! Même si je n'en ai pas besoin !... J'avais déjà proposé à Bonum qu'on en prenne un ensemble car
il n'avait pas de pote pour faire la paire. Il m'avait répondu que je préfèrerai en prendre un avec Lou. Il avait raison mais j'avais rétorqué que si Lou en prenait un ce serait avec A. Eh ben en
fait c'est Bonum qui avait raison. Et j'en suis bien aise...
Bon, sinon, ce que je voulais dire, c'est que la mort de cette tante est pour moi une chose très abstraite, vu qu'on ne la
voyait pas souvent. De moins en moins souvent, en fait, depuis qu'elle allait chez sa soeur en vacances plutôt que chez mon grand-père, et qu'on ne va plus au noël de cette partie de la famille.
C'est moins abstrait que la mort de la grand-mère de Papa ou, surtout, celle de Maman, mais bon.
C'est un peu comme si elle était toujours là mais qu'on n'a plus moyen de se voir paskon est jamais libre en même temps.
La seule différence, c'est qu'il n'y a plus l'espoir de se retrouver le dimanche à Concarneau. De toute façon moi j'aurais été
à Rennes quand elle serait venue habiter là.
En fait je crois que ce que je regrette chez tous ces morts, c'est de ne pas pouvoir les regretter autant que le font les
autres. On dit qu'ils étaient des gens formidables. Quels souvenirs en ai-je ? Pas beaucoup.
L'oncle de Papa (mort quand j'avais 6 ans) un déjeuner chez lui où je m'étais cachée sous une armoire ou quelque chose du genre
paskon chahutait ensemble. Il y avait du céleri rémoulade au menu.
Les grands-parents de Papa (morts il y a 3 ans pour lui et 1 an pour elle), si, j'ai pas mal de souvenirs, mais je ne leur ai
jamais parlé seul à seul. Je n'avais pas de relation privilégiée. Pas échangé de lettres...
De la grand-mère de Maman (morte il y a 12 ans), je revois un fauteuil roulant un 15 août dans la maison de vacances, une
chambre d'hôpital à Brest, avec mon frère tout petit.
De son mari (il y a 13 ans), je revois juste ma tante pleurer dans les bras de quelqu'un juste après sa crise cardiaque, et que
la personne me rembarrait brutalement quand j'essayai de savoir pourquoi ma tante pleurait. Je n'avais pas compris pourquoi cette injuste engueulade. Mais je n'ai pas de souvenir de lui
réellement, même pas ce jour-là avant qu'il meurre.
Le cousin de Maman (il y a 11 ans), rien de rien du tout. Et c'est pour ça que j'avais tant de respect par rapport à son
manuscrit, et que même au début je n'osais pas le lire à voix haute de peur que ça lui fasse offense car ç'aurait de toute façon été mal lu. Il me paraissait tellement quelqu'un de bien et je me
trouvais tellement piteuse, indigne d'avoir jamais eu, justement, de relation particulière avec lui, que même son nom m'était devenu tabou, ou presque. Encore aujourd'hui j'ai une déférence
incommensurable pour tout ce qui le concerne, et je suis toujours coite, avide d'en savoir plus, de ne pas perdre une miette, à chaque fois que quelqu'un parle de lui. Et malheur à celui qui un
jour osera en dire du mal ! Aujourd'hui, j'ai, sinon rompu, du moins assoupli ce tabou personnel dont personne d'autre que moi n'est d'ailleurs conscient, et ça doit être en partie dû à une
lettre que Maman a retrouvé quand elle cherchait des souvenirs pour l'association des morts du sida. Si j'ai été tellement émue de connaître l'existence de cette lettre, une lettre de la famille
de Maman comme j'en recevais au début où j'étais en Bretagne, et où j'avais encore tous ces liens privilégiés (si tant est qu'on puisse en avoir quand on est si petit, enfin ils sont privilégiés
mais pas intellectuels, confidentiels, etc.) avec tous ceux qui sont restés à Paris, tous ces liens que l'éloignement a distendus puis même parfois peut-être rompus, paske quand on est tout
petit, on n'écrit pas, et l'éloignement provoque une évolution dissymétrique qui réduit ces liens. Si j'ai été émue, donc, de retrouver cette lettre, c'est qu'il y avait parmi tous les messages
un mot de ce cousin justement, qui m'appelait la Naine, ce qui me prouvait qu'il m'avait bien connue et qu'on avait dû chahuter ensemble, ou jouer du moins, comme un gamin joue avec un adulte. Ca
me prouviat qu'il avait dû exister un lien entre lui et moi et que donc j'avais été digne de le connaître. Si je l'avais été, pourquoi ne le serais-je plus ?
Mais il y a toujours ce problème de l'éloignement qui me turlupine. Qui m'a empêché d'approfondir mes liens, sauf avec ma
petite tante, mais même, ils auraient alors été plus profonds, et avec mon cousin jumeau, sauf qu'on s'éloigne ces temps-ci. J'aurais mieux connu notre amie d'enfance, les cousines de Maman, ses
oncles et tantes. Et aussi les cousins-cousines de Papa, surtout ceux de mon âge, ses frères, ses oncles... J'avais commencé à tisser des liens avec une de ses cousines le jour de son mariage
mais on ne s'est pas revues après, ou si peu, alors tu penses...
Il y a eu la même du côté de Maman.
Et puis les copains... Mon parrain, ma marraine, et tous les autres aussi. Tout ce à quoi je n'ai pas eu accès, du fait de mon
exil.
D'un autre côté, que serai-je aujourd'hui si je n'étais pas en Bretagne ? Autre parcours, autre personnalité... Serais-je même
originale, révoltée, comme je le suis un peu quand-même ? (Malgré mes non-prises de position, enfin si, je prends position, mais je prends position en dépit de mon absence d'opinion. Paradoxal
non ?)
Je regretterai toujours, en tout cas, de ne pas avoir été assez grande, dans ma toute petite enfance (l'enfance parisienne),
pour profiter intellectuellement de tous ces gens géniaux qui sont disparus beaucoup trop tôt. Pourquoi c'est toujours les meilleurs qui s'en vont en premier ? Je regrette en tout cas de ne pas
me souvenir d'eux, ou tellement imprécisément...
Oui, c'est ça, je voudrais me souvenir précisément de ma toute petite enfance car j'en ai une nostalgie maladive. C'est
peut-être pour ça que j'écris un journal ? Pour que cette nostalgie maladive de mon passé (mais pas que : celui de mes parents aussi, et de mes grands-parents, et même de mes arrières - après je
ne les connais pas...) soit un peu assouvie car ainsi les souvenirs, les états d'esprit, restent à peu près intacts.
Le revers de la médaille c'est que quand j'écris des conneries, je m'en veux à mort. Quand j'ai imaginé une chose fausse ou
exagérée, ou rapporté une nouvelle erronée, à propos de Lou par exemple, que j'ai de honte à relire ces lignes !
Pourtant tout le monde à droit à l'erreur, et quand je me trompe je fais bien valoir aux autres que moi aussi j'ai ce droit.
Oui, face aux autres. Mais face à moi, je n'ai pas droit à l'erreur. Et c'est pourquoi je me trouve si minable et j'ai à ce point pas confiance en moi. Je sais que je suis indigne des espérances
que je pourrais placer en moi, j'exige de moi une perfection dont je ne suis pas capable. Et malgré mes semblants d'indulgence (ce ne serait pas vivable sinon), au fond de moi je me hais pour ce
que je suis. Et c'est pourquoi dès que je fais quelque chose depotable j'essaie de me dire que c'est génial.